Le Sri Lanka: premier fournisseur de saphir au monde?

Lors de la conférence Poil d’hiver organisée en février à Genève par l’Association Gemmologie et Francophonie, au sein du laboratoire GGTL, Lauriane Pinsault à présenter une analyse de place du Sri Lanka sur le marché mondial des saphirs. Réputée depuis des siècles pour la qualité exceptionnelle de ses pierres précieuses, cette île d’Asie du Sud mérite-t-elle encore aujourd’hui le titre de principal fournisseur de saphirs au monde ? Voici un tour d’horizon fondé sur les données accessibles et les réalités du marché.

1. Le Sri Lanka et les pierres précieuses : une tradition séculaire

Le Sri Lanka, autrefois connu sous le nom de Ceylan, est historiquement l’un des berceaux mondiaux de la gemmologie. Le commerce des pierres précieuses y est profondément enraciné, avec une réputation bâtie sur des saphirs d’une qualité exceptionnelle, notamment les célèbres saphirs bleus de Ceylan et les très recherchés padparadscha.
Aujourd’hui encore, les gemmes font partie intégrante de l’économie sri-lankaise, et le saphir reste la pierre phare du pays.

2. Le casse-tête des chiffres : pourquoi il est difficile de mesurer la place d’un pays sur le marché des gemmes

Contrairement aux matières premières standardisées comme le cuivre ou l’or, les gemmes n’ont pas de marché mondial centralisé. Chaque variété suit sa propre chaîne d’approvisionnement : un pays peut produire, un autre tailler, un autre encore vendre ou traiter. Cette complexité, couplée à l’opacité de certains circuits commerciaux, lié à des contextes géopolitiques compliqué dans les pays producteurs, rend la lecture du marché difficile.
De plus, il n’existe que très peu de données fiables sur la production minière réelle. Les chiffres disponibles sont majoritairement ceux des échanges commerciaux, en particulier les exportations, souvent exprimées en valeur ($USD) plutôt qu’en volume (grammes ou carats), et déclarés sous des « codes HS » assez peu précis dans la description des produits.
Pour tenter d’y voir plus clair sur notre question du Sri Lanka, plusieurs bases de données sont mobilisables :

Ces sources, bien que différentes, présentent une certaine cohérence, comme montré dans les graphiques ci-dessous, ce qui est rassurant sur la fiabilité des données.

3. Que disent les chiffres sri-lankais ?

3.1 Les chiffres clés

3.2 Principaux partenaires commerciaux

Selon les rapports du NGJA, publié pour les années 2017 à 2023, les principaux importateurs de pierres précieuses sri-lankaises sont :

  • Les États-Unis (24 %)
  • Hong Kong (20 %)
  • La Thaïlande (15 %)

 

3.3 Le saphir : leader des exportations

Le saphir est de loin la première gemme exportée par le Sri Lanka, à la fois en volume et en valeur. Cependant, il n’est pas la pierre la plus chère à l’unité : les rubis, par exemple, affichent un prix moyen 4 fois supérieur en $/carat.

 

3.4 Détails des exportations de saphirs

Le Sri Lanka exporte entre 450 et 600 kg de saphirs par an, dont environ 50 % de saphirs bleus. Les saphirs padparadscha, très rares, se distinguent par leur prix unitaire élevé, mais aussi par une forte instabilité de leur valeur sur le marché. À l’inverse, les saphirs bleus et d’autre couleur affichent des prix plus stables, en hausse depuis 2022.

4. Le Sri Lanka, premier fournisseur ? Nuances indispensables

Si l’on parle de volume d’exportation de saphirs taillés de haute qualité, le Sri Lanka est peut-être en tête du classement mondial (et encore, aucuns chiffres ne peut soutenir cette affirmation). En revanche, il ne semble pas être le premier producteur de saphirs bruts. En effet, d’autres pays déclarent des niveaux de production supérieurs (toutes qualités et couleur confondues):

  • Kenya (USGS, 2019) : 5,6 tonnes
  • Tanzanie (EITI, 2019) : 5 tonnes
  • Australie (Fura Gems, 2021) : 1 tonne
  • Nigeria (Bureau national des statistiques, 2021) : 800 kg

Le Sri Lanka se démarque par sa transparence sur les exportations, mais reste discret sur ses importations. Il joue ainsi un rôle de plaque tournante dans le commerce mondial du saphir. Des gemmes originaires d’Afrique ou d’Asie du Sud-Est y sont importées discrètement, taillées et traitées localement. Ainsi, il convient de rester prudent lors des achats sur place car ces pierres venues d’ailleurs peuvent facilement être revendues comme « sri-lankaises ». D’autant plus dans le contexte actuel où le Sri Lanka est souvent promu par les négociants européens comme une source « éthique ».

Ce sourcer directement dans un pays producteur, c’est en effet une démarche de chaîne courte plus respectueuse de l’environnement et des travailleurs. Mais comment prouver que ces gemmes sont vraiment sri lankaises? Se déplacer sur place ne suffit pas, et des preuves de traçabilité restent nécessaires. 

Conclusion : un acteur clé, mais pas unique

Le Sri Lanka est indiscutablement un acteur majeur du marché mondial du saphir, notamment pour les pierres de qualité supérieure. Toutefois, il n’en est probablement pas le principal producteur en termes de volume brut. Sa position dominante repose sur un savoir-faire historique et un écosystème structuré.

Pour les professionnels et amateurs de gemmes, cela implique de rester vigilants lors de leurs achats sur place : un saphir acheté au Sri Lanka n’est pas nécessairement un saphir « sri-lankais » dans son origine géologique.

 

Ces informations sont issues d’une étude approfondie de la production mondiale des rubis, saphirs et émeraudes, réalisé par GeoGems pour Gemfields. Le rapport complet est consultable ici